Au feu les pompiers!

Réalisateur
Milos Forman

Acteurs
Jan Vostrcil, Josef Sebanek, Josef Valnoha

Le film
Dans une petite ville tchécoslovaque se prépare l’annuel bal des pompiers, au cours duquel sont prévus des événements comme l’élection de Miss pompiers, une tombola et la remise d’un présent au Président d’honneur du comité des pompiers. Mais rien ne sera simple et la soirée échappe rapidement à ses organisateurs. Au feu, les pompiers! est la dernière œuvre tchèque de Milos Forman. En effet, le film déplut tour à tour à son producteur italien qui retira ses fonds, et à la censure soviétique, qui y vit officiellement une insulte aux classes laborieuses et tenta de couler le film en organisant une projection publique truquée, qui recueillit contre toute attente succès et applaudissements. Le film fut dès lors projeté en salles, jusqu’à la brutale invasion soviétique de 1968. Seul le soutien, en France, de Claude Berri et François Truffaut, qui rachetèrent les droits du film aux autorités soviétiques, permit au réalisateur d’éviter la faillite et au film de connaître une carrière internationale. Notons que le sujet du film fut inspiré à Milos Forman lorsqu’il assista à un bal de pompiers, apparemment riche en situation pittoresques, dans un village où il s’était retiré pour travailler sur un autre scénario. Il sympathisa avec plusieurs de ces pompiers bénévoles, qui acceptèrent ensuite de devenir acteurs du film.

Le réalisateur
Milos Forman est né en 1932 en Tchécoslovaquie. Orphelin suite à la déportation de ses parents, il étudie à l’Ecole de cinéma de Prague, puis se lance dans la mise en scène. Il réalise trois longs métrages dans son pays: L’as de pique (1963), Les amours d’une blonde (1965), Au feu, les pompiers!, avant de s’exiler lors de la répression du Printemps de Prague. Installé aux Etats-Unis, il mène dès lors une carrière jalonnée par plusieurs films reconnus et souvent récompensés: Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975), Hair (1979), Amadeus (1985), Valmont (1989), Larry Flynt (1996), Man on the Moon (1999).

Critique
A la fois comédie loufoque et satire sociale, Au feu, les pompiers!, film très court, embarque le spectateur dans une fête villageoise où tout doit être parfait et où rien ne le sera. A travers les personnages d’une équipe de pompiers vieillissants empêtrés dans leurs principes et les situations auxquelles ils se voient confrontés, tantôt débridées, tantôt grinçantes, se dessine en filigrane le portrait à peine voilé de la société tchèque de l’époque, marquée par le régime autocratique et les conditions de vie difficile. Forman n’épargne rien, ni la préparation militarisante des aspirantes au titre de Miss, ni la roublardise des petites gens, dans un contexte où un dicton disait: “Si tu ne voles pas, tu voles ta famille.”, toutefois sans moquerie pour ses personnages. Le réalisateur accomplit le tour de force de livrer à la fois une comédie hilarante qui effleure ces thèmes lourds sans perdre de son énergie ni de son ton enlevé. ab

Whatever works

Réalisation et scénario
Woody Allen

Acteurs
Eva Rachel Wood, Larry David, Ed Begley Jr., Patricia Clarkson

Le film
A plus de 60 ans, Boris Yellnikoff (Larry David) a tout raté dans sa vie. Son mariage, son prix Nobel, son suicide. Hypocondriaque, cynique, ce génie de la physique qui claudique depuis sa défenestration, peste contre l’humanité tout entière. Lorsqu’il recueille chez lui Melody (Evan Rachel Wood), une jeune fugueuse de 21 ans échappée du Mississippi, la ravissante blonde écervelée s’incruste. Peu à peu, Boris l’excentrique misanthrope se laisse séduire par l’enthousiasme maladif de Melody. Mais bientôt leur bonheur est menacé par l’arrivée surprise de la mère de Melody.

Le réalisateur
Woody Allen est né à New York le 1er décembre 1935. Après avoir écrit des sketches pour la télévision et d’innombrables chroniques pour des magazines, il décide de monter sur les planches en 1961. Ce petit bonhomme à lunettes séduit le public par sa maladresse et son humour. De 1977 à 1979, c’est avec Annie Hall, Interiors et Manhattan qu’il se fait connaître en tant que comédien, réalisateur et scénariste. Shakespeare, Pirandello, Tchekhov ou encore Kafka lui fournissent l’inspiration pour ses films suivants, de La Comédie érotique d’une nuit d’été à Maris et femmes en passant par La Rose pourpre du Caire. Depuis l’an 2000, il revient à ses premières amours avec des comédies comme Escrocs mais pas trop et Le sortilège du scorpion de jade. Suivent Match Point (2005), Scoop (2006), Le Rêve de Cassandre (2007) et Vicky Cristina Barcelona (2008). Ces derniers films de la quarantaine d’œuvres de Woody Allen évoluaient dans des registres plutôt sombres. « Avec Whatever works, son 43e long métrage, c’est le retour au bon vieux Woody d’antan. » (Ciné-Feuilles)

Commentaires
Après s’être aventuré en terres étrangères, Londres (Le Rêve de Cassandre, Scoop, Match Point) et Barcelone (Vicky Cristina Barcelona), Woody Allen revient à Manhattan et signe une nouvelle comédie existentielle. Whatever works reprend les thèmes chers au réalisateur : relation amoureuse entre un homme mûr et une jeune femme, complexe de Pygmalion, destins entrecroisés, dénouements improbables, le tout sur fond de critique de la société américaine, de réflexion sur les mécanismes de l’amour. Il faut dire que le scénario de Whatever works date des années 70 où il avait été mis de côté à la mort de l’acteur comique Zero Mostel pour lequel Woody Allen avait écrit le rôle de Boris. On retrouve aussi, à travers le regard du fringant septuagénaire, un New York un peu déjanté, une galerie de personnages pittoresques et son incroyable sens de la répartie. « Il n’a rien perdu de son esprit new-yorkais, de son humour noir et satirique. Un sens du dialogue exceptionnel, avec des phrases caustiques lancées au bazooka. Dès les premières images, son héros, Boris (son double hypocondriaque et cinématographique ?), attaque, en s’adressant ainsi aux spectateurs : « Autant que vous le sachiez, ce film n’est pas un oscar de la joie. Si vous voulez vous sentir réjouis, faites-vous masser les pieds. » Des répliques qui font mouche, qui fouettent, cinglantes, formulées par un héros irascible et misanthrope. Au final, Woody Allen, jeune homme de 73 ans à l’esprit libre et anticonformiste, philosophe sur le bonheur, en nous conseillant de le saisir dès qu’il pointera le bout de son nez. » (Figaro) pmp

Maman est chez le coiffeur

Réalisation
De Léa Pool

Acteurs
Marianne Fortier, Elie Dupuis, Hugo St-Onge- Paquin, Céline Bonnier, Laurent Lucas, Gabriel Arcand

Le film
Québec, été 1966. Les vacances commencent pour Elise et ses frères, Coco et Benoît. La petite famille coule des jours heureux et paisibles. La maman, journaliste de profession, s’occupe du foyer et des enfants. Le papa, médecin humaniste, a le souci de partager ses valeurs avec les siens. Tous entourent avec beaucoup de tendresse le petit dernier, Benoît, qui montre quelques difficultés à saisir le monde qui l’entoure. Mais l’harmonie familiale éclate lorsque la mère apprend l’infidélité de son époux. Pour ne pas mourir, dit-elle, elle accepte un important poste de correspondante à Londres et s’enfuit en laissant derrière elle sa famille. Commence une période difficile où père et enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes et tentent de faire face à l’absence maternelle. Elise, en transition entre le monde de l’enfance et celui de l’adolescence, découvre tout autour d’elle que sous les apparences, la réalité du monde des adultes n’est pas tendre. Comme elle, ses amis portent le poids de leurs propres chagrins et cachent leur souffrance aux autres. Mais tous se retrouvent pour partager les rires et l’insouciance de l’enfance et alléger le quotidien.

La réalisatrice
Née en Suisse en 1950, Léa Pool est une réalisatrice, scénariste, documentariste et productrice québécoise. D’abord enseignante, elle s’intéresse rapidement aux métiers du cinéma et émigre au Québec en 1975. Son œuvre très personnelle, intimiste, poétique, épurée, s’inspire de son vécu. Léa Pool met en scène principalement des femmes et filme les ressentis, les émotions ; elle aborde des thèmes tels que l’exil, la famille, l’homosexualité, la judaïté, la quête d’identité. Léa Pool au sujet des femmes dans le milieu du cinéma : « On entend souvent dire que c’est plus difficile d’être cinéaste quand on est une femme. Oui, sûrement, c’est encore difficile. Mais je trouve que l’attitude des femmes devrait aussi changer. Par exemple, si j’ai peur d’être abandonnée, je me fais abandonner. Nous provoquons nos propres craintes. Il importe que les jeunes réalisatrices arrêtent de porter le poids de ce qu’on n’a pas été capable de faire. Avec ses intérêts et son imaginaire, une réalisatrice peut apporter une image nouvelle dans le vaste monde du cinéma. » (Les chemins de Léa Pool, Janick Beaulieu, 1994). lp

The wrestler

Réalisation
Darren Aronofsky

Scénario
Robert D. Siegel

Acteurs
Mickey Rourke, Ernest Miller, Marisa Tomei etc.

The Wrestler est un film américain réalisé par Darren Aronofsky avec Mickey Rourke. Le tournage a débuté en janvier 2008. Le film a été diffusé pour la première fois au festival du film de Venise et y a remporté le Lion d’or du meilleur film. Il a également obtenu le Golden Globe du meilleur acteur dans un film dramatique ainsi que le Golden Globe de la meilleure chanson originale de Bruce Springsteen.

Le film
A la fin des années 1980, “Randy le Bélier” (Mickey Rourke) est une véritable star du catch (lutte professionnelle). Vingt ans plus tard, il mène une existence misérable dans le New Jersey, où il se bat pour des sommes dérisoires et quelques rares admirateurs. Au terme d’un combat particulièrement sanglant, Randy s’effondre, victime d’un arrêt cardiaque. Son médecin est formel : pour survivre, il doit cesser la lutte. Sur les conseils de Cassidy, une stripteaseuse qui résiste à sa cour empressée, il reprend contact avec sa fille Stéphanie, hostile à l’idée de retrouver cet homme qui l’a abandonnée en bas âge. Désabusé après que Cassidy lui ait fait comprendre qu’ils n’ont aucun avenir ensemble, Randy décide de remonter sur le ring, pour porter son saut de l’ange, son dernier acte de bravoure.

Critique
La nouvelle chanson de Bruce Springsteen et d’autres de ses titres sont jouées dans une version acoustique du générique de fin. La chanson des Guns n’Roses Sweet child o’ mine est jouée durant l’entrée du personnage sur le ring. Lorsque Mickey Rourke accepta son trophée aux Golden globes, il remercia tout particulièrement Axl Rose le chanteur des Guns n’Roses après que celui-ci donna gratuitement les droits de la chanson pour le film, dû au budget restreint de celui-ci. Rourke utilisa cette même chanson pour son entrée lorsqu’il s’essaya à une carrière de boxeur au milieu des années 90. Un film de catch ? C’est beaucoup plus que cela. Bien sûr, on y retrouve des combats et des coups époustouflants, le bruit et la sueur, mais aussi et surtout l’humanité et la tendresse, la souffrance, les difficultés et la rudesse de la vie du héros incarné ici magistralement par Mickey Rourke. Celui-ci, après une brillante carrière et avoir disparu des écrans depuis une dizaine d’année, fait un retour au cinéma et à la vie avec talent. mp

As it is in heaven

Réalisateur
Kay Pollak

Acteurs
Michael Nyqvist, Frida Hallgren, Helen Sjöholm, Niklas Falk (Stig)

Le film
Daniel, talentueux et renommé chef d’orchestre, interrompt brutalement sa carrière et retourne dans le village de son enfance à la suite d’un accident cardiaque. Il ne se passe pas longtemps avant que Daniel se laisse convaincre par le pasteur de reprendre la conduite du chœur de la paroisse. De fil en aiguille, la chorale se développe et prend de l’ampleur, entraînant dans son sillage de profondes remises en questions. Les personnalités se révèlent, l’ordre établi est bousculé, éveillant l’enthousiasme autant que la défiance. Daniel lui-même affronte ses démons en s’installant dans le village où il avait jadis été tourmenté par ses camarades. Musicien exigeant, intolérant et introverti, il apprend à s’ouvrir aux autres et à l’amour en même temps que se réalise le rêve de sa vie, « créer de la musique qui puisse ouvrir le cœur des gens ». Le film, qui n’est pas sorti au cinéma en Suisse ni en France, a connu un énorme succès en Suède.

Le réalisateur
Kay Pollak, né en 1938, est bien connu en Suède comme réalisateur, mais aussi comme auteur et conférencier. Il vit à Stockholm. Ancien professeur universitaire de statistiques mathématiques, il débute sa carrière cinématographique dans les années septante avec une série pour la télévision (La réalité secrète) ; suivent trois longs métrages à succès, Elvis ! Elvis !, L’île aux enfants et Aimez-moi ! En 1986, après la sortie de son film Aimez-moi !, il donne une nouvelle orientation à son parcours en décidant de se consacrer à l’écriture et à la formation d’adultes. Son livre Se découvrir à travers les autres, sorti en 1994, devient un best-seller. L’intérêt que Kay Pollak porte aux thématiques de la réalisation de soi et du potentiel offert par les rencontres humaines transparaît dans le film As it is in Heaven, qui signe en 2004 son retour au cinéma après une pause de dix-huit ans. lp

Le ruban blanc

Réalisation
Michael Haneke

Acteurs
Christian Friedel, Leonie Benesch, Burghart Flaussner

Le film
A la veille de la Première Guerre mondiale, dans un village de l’Allemagne du nord, une série d’accidents inexpliqués se produit: un médecin est victime d’un accident de cheval, dû à un filin tendu en travers de la route, une femme meurt d’une mauvaise chute; vandalisme, agression, incendie, ce climat délétère est accentué par la rigueur morale pesant sur la population, au sein des familles et à l’église, lors des sermons d’un pasteur rigoriste.
Qui sont les coupables? Seront-ils désignés? Le climat lourd et répressif, le silence pesant sur les langues et les âmes, le moralisme étouffant, sonnent comme autant de préfigurations du vingtième siècle à venir, qu’ouvira le premier conflit mondial.

Le réalisateur
Michael Haneke est né à Munich en 1942. Après des études à Vienne, il devient critique de cinéma, puis passe à la mise en scène théâtrale. Son premier film sort en 1989, suivi par des succès critiques (Benny’s video (1992), Funny Games (1997)) qui créent toutefois la polémique. Il connaît en 2001 son plus grand succès public avec La pianiste, Grand Prix du jury à Cannes et double prix d’interprétation pour Isabelle Huppert et Benoît Magimel. Suivront Caché

Critique
Le ruban blanc impressionne et ne laisse pas indifférent. Par son sujet bien sûr, sa dureté et son regard sur le mal et ses origines, mais également par son interprétation impeccable (mention particulière aux enfants) et sa perfection formelle: le film est tourné dans un noir et blanc superbe pouvant évoquer les classiques de Losey ou La Nuit du chasseur. Laissant planer le mystère et des questions en suspens, Haneke plante une atmosphère oppressante et des personnages troubles aux rapports tendus, distille le malaise et éblouit par la force de son cinéma.

Michael Haneke à propos du film
“Je suis parti d’une réflexion: pourquoi y a-t-il autant de films sur le fascisme allemand et si peu qui prennent le mal à la racine? Personnellement, je n’en connais aucun. Je ne voulais pas seulement réaliser un long métrage sur les origines du nazisme mais sur celles de n’importe quel radicalisme, qui peut, bien sûr, mener au terrorisme. Comment est-on conditionné à épouser une idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse? (…) Le ruban blanc est un film sur la responsabilité qu’engendre l’éducation, qui est ni plus ni moins la responsabilité de former une âme. Un être humain rabaissé ou battu sera prédisposé à s’emparer de n’importe quelle idéologie pour s’en sortir” (Première, octobre 2009). pmp

La visite de la fanfare

Réalisation et scénario
Eran Kolirin

Acteurs
Sasson Gabai, Ronit Elkabetz, Saleh Bakri, Shlomi Avraham

Le film
Une petite fanfare égyptienne de la police d’Alexandrie débarque un jour à Tel-Aviv, invitée pour jouer à l’inauguration d’un centre culturel arabe. Comme personne n’est venu les accueillir, leur chef Tewfiq décide de se débrouiller seul. Mais au lieu de se rendre dans le faubourg de Patah Tikva, un quiproquo linguistique les fait atterrir à Bet Hativka (qui signifie « la maison de l’espoir »), bourgade endormie au fin fond du désert israélien. C’est dans cette « maison de l’espoir » que débarque donc en fin d’après-midi la fanfare égyptienne, qui se rend compte de sa méprise en même temps qu’elle apprend que le service des autocars ne fonctionne plus jusqu’au lendemain matin et que la ville est dépourvue du moindre hôtel. « Cette arrivée donne d’emblée au film le ton et la couleur légèrement surréalistes qui seront les siens. D’un côté, un alignement de musiciens rutilants, en uniforme bleu ciel chargés de galons, suant à grosses gouttes en plein milieu d’un désert ocre, et offrant une représentation un peu désuète du sentiment de la dignité, de la courtoisie et de la tradition. De l’autre, un boui-boui négligé et à moitié vide où traînent quelques habitants en proie à la solitude et à l’ennui. » (Le Monde)Accueillie avec une curiosité avide, la fanfare trouve refuge pour la nuit chez l’habitant. La tenancière de l’unique bar du village, Dina, se réservant le chef rigide et le jeune play-boy du groupe, ils vont passer un séjour inoubliable… Curieuse et improbable rencontre, menée dans un anglais de fortune, mais à laquelle le cinéaste insuffle vie et émotion par sa délicate peinture des caractères.

Le réalisateur
Le réalisateur israélien Eran Kolirin est né en 1973. Oscillant entre l’écriture et la réalisation, Eran Kolirin mène une réflexion à partir des années 2000 sur le rapport à la terre natale. Après avoir écrit la comédie dramatique Zur-Hadassim, il écrit et réalise le téléfilm The Long Journey en 2004. La Visite de la fanfare est son premier long métrage.

Critique
La Visite de la fanfare est une œuvre simple et bouleversante. Ce film mêlant acteurs israéliens et palestiniens est un vrai pacte de paix : la culture – le cinéma en l’occurrence – réussit là où la politique échoue depuis des décennies. Grâce à une mise en scène épurée, Eran Kolirin raconte avec grâce l’histoire banale d’une fanfare égyptienne perdue aux frontières du désert israélien. Le banal devient alors burlesque, faisant penser à certaines scènes de Tati, Keaton ou de Kusturica. Le quotidien dépeint également avec justesse des rapports subtils entre des personnages de culture différente qui possèdent toutefois des valeurs universelles : l’amitié, le partage, l’ouverture et une certaine humanité. Les acteurs se révèlent à la hauteur de la sensibilité de la réalisation : on retiendra Ronit Elkabetz dans le personnage de Dina, dont la vie est un « film arabe » et Sasson Gabai, étonnant en chef d’orchestre sévère dont la carapace se craquelle. Le film se déroule en à peine une journée et pourtant beaucoup de choses sont dites ici : l’enchevêtrement des cultures arabes et israéliennes avec les fameux films égyptiens diffusés à la télévision israélienne et la compréhension qui semble lier ces étrangers que tout devrait opposer. Une immense tendresse se dégage de cette fable contemporaine où les personnages partagent leur solitude et leurs espoirs. Cette comédie grave et optimiste insuffle une vraie fraîcheur, un vrai bonheur ! pmp

Bad day at black rock

Réalisation
John Sturge

Scénario
Don McGuire, Millard Kaufman, Howard Breslin 

Acteurs
Spencer Tracy, Robert Ryan, Anne Francis, Lee Marvin

Le film
Pour la première fois depuis quatre ans, un train s’arrête à Black Rock, petite ville perdue des Etats-Unis. Le visiteur interroge les quelques habitants sur le moyen de se rendre en un lieu-dit Adobe Flat. Bizarrement, il rencontre une forte agressivité de la population locale…

Critique
En 1955, un film important, qui est resté comme une œuvre à retenir par de nombreux cinéphiles, aborde le sujet du préjudice à racheter envers les Nippo-Américains, c’est Un homme est passé de John Sturges. Et la particularité de ce film est de rester comme une œuvre véritablement forte à ce niveau, bien que dénuée de tout personnage nippo-américain visible à l’écran. Efficace mélange de film noir et de western moderne, c’est un film court et sec qui se repose sur son décor désertique et son format cinémascope pour mettre en scène cette projection métaphorique d’un règlement de compte de l’Amérique avec ses démons.

Situé en 1945, deux mois après la fin du conflit, le film narre en effet le passage dans la petite ville perdue de Black Rock (Arizona) d’un étranger du nom de John Macready, incarné par Spencer Tracy. Si ce dernier s’y rend, c’est pour rencontrer Komoko, un fermier japonais. “Il n’a pas eu de chance. Il est arrivé en 41 un peu avant Pearl Harbor. Ils sont venus le chercher trois mois après pour le mettre dans un camp de concentration” ment Reno Smith à son sujet (Robert Ryan). En vérité, il a été lynché au lendemain de Pearl Harbor, dans un élan de délire patriotique par une partie des habitants. La ferme a été brûlée. Macready était venu voir Komoko pour lui remettre la médaille de son fils mort au combat dans la 442 RCT. Il se retrouve au milieu de l’hostilité générale de ceux qui veulent étouffer le crime, dans une ambiance lourde.
L’apparition presque fantastique et mystérieuse de Tracy, proche du Sanjuro de Akira Kurosawa ou de l’Homme sans nom de Sergio Leone, étant en quelque sorte là pour remettre les choses à leur place, laver la tache du racisme et du préjudice parmi une population rurale peu cultivée, une Amérique profonde qui a pris Komodo comme victime de ses frustrations.

A travers les personnages du docteur, du tenancier de l’hôtel et du shérif, le film exprime également un sentiment de remords très fort qui cherche un remède contre la honte. Cette histoire évoque aussi le maccarthysme alors d’actualité. Une ambiance de lâcheté, où les questions sont pour les personnages de savoir s’il doivent suivre le troupeau contre un seul homme. Un homme est passé reste encore peut-être, d’un point de vue occidental, ce qu’il y a de plus fort et d’intransigeant sur le sujet. Peut-être parce que c’est un film hollywoodien qui ne cherche pas à retranscrire ce qui a été vécu par les populations nippo-américaines, leurs malheurs. Ici ne reste que le règlement de compte moral interne des Etats-Unis au sortir de la guerre. La puissance évocatrice de l’absence, de la désintégration de Komoko, est sans doute plus puissante que toute reconstitution. Quant le crime est raconté, la force des mots évoquant la ferme brûlée, le Japonais transformé en torche humaine et abattu en dit énormément sur le mal fait. Le village qui s’est racheté veut à la fin du film la médaille destinée à Komoko pour améliorer leur moral, pour se reconstruire, ce que Mcready acceptera. mp

Birdwatchers

Réalisation
Marco Bechis

Acteurs
Abrísio Da Silva Pedro, Alicélia Batista Cabreira, Ambrósio Vilhalva, Chiara Caselli, Leonardo Medeiros

Le film
A la suite d’un nouveau suicide parmi les membres de leur communauté, un groupe d’indiens Guarani-Kaiowà du Mato-Grosso, emmenés par Nadio et un vieux chaman, décide de retourner sur leurs terres ancestrales. Celles-ci sont devenues la propriété d’un riche fermier qui ne voit pas d’un bon œil cette troupe dépenaillée qui s’installe au bord de la route. Un de ses employés les surveillera depuis une caravane placée près du campement. Pendant ce temps, la vie s’organise, vaille que vaille. Le vieux chaman enseigne son savoir à son successeur désigné, Osvaldo, qui est tout aussi intéressé par la vespa, et la fille du fazendeiro qui se trouve dessus.

Le réalisateur
Né à Santiago du Chili le 24 octobre 1955 d’une mère chilienne et d’un père italien, Marco Bechis a grandi à São Paulo et à Buenos Aires. En 1977, il est expulsé d’Argentine pour des raisons politiques et s’exile à Milan. Il a notamment été professeur à Buenos Aires et photographe à New York. Son premier film, Alambrado (1991), a été montré aux festivals de Locarno, Madrid et Bruxelles. Son second, Garage Olimpo (1999), a été sélectionné dans de nombreux festivals internationaux.

Critique
«Marco Bechis tourne délibérément le dos aux films ayant déjà montré ces Indiens du Mato Grosso avec vedettes hollywoodiennes: Fitzcarraldo de Werner Herzog, le Mission de Roland Joffé, Le Nouveau Monde de Terence Malick. Plutôt que de faire de l’explorateur blanc la figure centrale du récit, il peint la révolte de cette tribu. (…) La musique de ce film qui se termine par un cri de fauve est l’ingrédient qui transcende ces strophes de rébellion. Elle est due à Domenico Zipoli, un missionnaire de l’ordre des jésuites mort en 1726. Baroque, majestueuse, tempête de choeurs, elle octroie une dimension mystique.» Le Monde «Fondée sur une réflexion documentaire d’une insupportable réalité, cette fiction vraie raconte une histoire terrifiante, accusation de la civilisation occidentale autrement subversive que les pamphlets populistes de Nicolas Hulot ou Michael Moore.» Le Matin Dimanche/Freddy Buache

Les Indiens Guarani-Kaiowa
A l’arrivée des Européens en Amérique du Sud, les Guarani furent parmi les premiers peuples qu’ils rencontrèrent. A cette époque, on compte plus de 1,5 millions d’Indiens guarani répartis sur les territoires actuels du Paraguay, du Brésil, de la Bolivie et de l’Argentine. Aujourd’hui, seule une infime partie de ce peuple est encore en vie. Au Brésil, on trouve trois groupes guarani, dont les Kaiowa sont les plus nombreux: ils sont estimés à 30 000. Ils habitent dans l’Etat du Mato Grosso do Sul, au sud du Brésil, près de la frontière avec le Paraguay. Depuis une quinzaine d’années, le peu de terres que les Kaiowa tentaient désespérément de conserver ont été réduites pour ne représenter aujourd’hui que 25 000 hectares. Certains d’entre eux vivent dans de modestes réserves gouvernementales, entourées par les fermes et les plantations, d’autres dans des bidonvilles en bordure des villes. Les Guarani-Kaiowa sont les descendants des Indiens qui, à la fin du XVIIe siècle, refusent d’intégrer les missions jésuites. Bien qu’ils soient en contact avec le monde extérieur depuis plusieurs siècles, ils ont réussi à préserver leur identité propre et sont animés d’un profond sentiment religieux. La plupart des communautés partagent une maison de prières et le même chef spirituel – le pajé – dont l’autorité est davantage liée à son prestige qu’à son pouvoir. Dans leur religion, les Guarani accordent tous une importance suprême à la terre, origine et source de vie, et don du «Très-Haut» Ñande Ru. Pour les Guarani, la spoliation de leurs terres n’est pas seulement un vol, mais une atteinte extrêmement grave à leur identité.

The ghost writer

Réalisation
Roman Polanski

Acteurs
Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Olivia Williams, Kim Cattrall

Après le pénible arrosage médiatique, quel soulagement d’oublier les aventures juridiques de Roman Polanski pour retrouver la patte de l’artiste! Son dernier film est un exemple de maîtrise. Ciné-Feuilles

Le film
The Ghost Writer, littéralement « l’écrivain fantôme », autrement dit le nègre. Conservé pour la sortie française, le titre anglais souligne le statut de non-vivant de l’écrivain anonyme qu’est un nègre littéraire. Il n’a pas de nom. Appelons-le « nègre » (Ewan McGregor), puisque c’est son métier. Ce célèbre nègre littéraire anglais vient d’accepter d’entrer au service de l’ancien premier ministre britannique Adam Lang (Pierce Brosnan), désormais retiré sur une île, au large de la côte Est des Etats-Unis. Lang avait commencé de rédiger ses mémoires, mais l’écrivain qui s’y employait a été retrouvé noyé dans des circonstances étranges. Ecrivain anonyme, marionnette, mort en sursis ? A peine le nez plongé dans la biographie d’Adam Lang, le « nègre » tombe sur une anomalie. La vie privée de l’homme politique recèle un détail qui pourrait passionner les people mais ne figure pas dans la version officielle qu’il en donne. Puis éclate un scandale. Adam Lang est menacé d’être poursuivi pour crime de guerre, accusé d’avoir aidé la CIA en favorisant l’enlèvement de terroristes islamistes. Calomnies ? D’abord intriguant, le travail du « nègre » se révèle périlleux. Des papiers de son prédécesseur le mettent sur une piste. Il va enquêter à ses risques et périls… Roman Polanski signe ici un thriller dans la lignée de Frantic ou La Neuvième porte. Une menace sourde et inconnue plane sur le film, instillant une ambiance de paranoïa dont le réalisateur a le secret. Se rajoute une trame politique aux résonnances d’actualité puisqu’on ne peut s’empêcher de penser aux déboires de Tony Blair, impression renforcée par la flegmatique et excellente interprétation de Pierce Brosnan. Satire de l’acharnement médiatique et de la versatilité de la justice, critiques contre l’hypocrisie des Etats-Unis… « Sous un solide suspense hitchcokien, The Ghost Writer a des allures de pamphlet. »

Le réalisateur
Né à Paris en 1933, Roman Polanski et sa famille s’installent à Cracovie (Pologne). Contrairement à sa mère, il échappe de peu aux camps de la mort. Entré en 1955 à l’école de cinéma de Lodz, il y réalise plusieurs courts métrages, puis signe en 1962 son premier long métrage, Le Couteau dans l’eau. On lui devra par la suite des des films restés célèbre parmis lesquels: Répulsion (1965), Cul de sac (1966), Le Bal des vampires (1967) Rosemary’s baby (1968), Le Locataire (1976), Tess (1979), Pirates (1986), Frantic (1987), Lunes de fiel (1992), La Jeune fille et la mort (1995), Le Pianiste (2002) . pmp

Critique
« Polanski et Harris ont écrit le scénario ensemble. Le cinéaste a fait le reste avec ce qu’il a de meilleur, son art de peindre l’exil, le doute, l’absurde, l’anxiété, la menace. Sa palette est magnifique. Le choix du décor par exemple, un bord de mer vide, sans rien qui protège, mais dont on sait qu’on y a retrouvé un cadavre. Les couleurs, dévolues au gris, concèdent un peu d’ocre aux herbes folles d’arrière-automne. La musique d’Alexandre Desplat ne fait jamais d’annonces fracassantes, mais s’invite aux bons moments en petits rythmes pimentés. Les plans sont habités de mystère, les dialogues écrits aux ciseaux… Tout ici est pesé, mesuré pour ne dire que l’essentiel. Et l’essentiel, c’est peut-être la solitude, l’exil de l’être humain, quelle que soit sa condition. Ici, deux hommes se confrontent. Ils se situent l’un et l’autre aux antipodes de la reconnaissance sociale. Il y a celui qui porte un nom, le ministre, et celui qui n’en a pas, le nègre. A première vue, tout les oppose. Mais Polanski, et avant lui Robert Harris, mettent en lumière à quel point l’un et l’autre sont emportés par des événements qui leur échappent. « J’aime la manière dont un homme ordinaire se retrouve plongé dans un monde où il perd ses repères », explique l’écrivain. La perte des repères ? The Ghost Writer est un film policier au rebours du couple sang et feu habituel. Tout y est propre, nu, sans aspérités et pourtant transpirant d’angoisse. Non pas à cause des tueurs embusqués mais à cause de l’impossibilité de maîtriser son propre destin. » Geneviève Praplan